au_dela_du_r_el_15sur5 Altered States commence sur une expérience consistant en une exploration du cerveau humain que le docteur Jessup, après l'avoir mise en oeuvre sur 22 cobayes consentants, s'applique à lui-même, assisté par un ami chercheur. Science expérimentale, atmosphère forte, du genre lugubre, on songe, devant cette première séquence, à Cronenberg, dont ce film serait un lien entre Scanners et La Mouche [d'ailleurs, l'expérience s'opère dans une cabine]. Un lien dissident cependant, encore plus désaxé et à la trajectoire autre, plus métaphysique, donc désincarnée, quand le cinéma du Cronenberg première époque ressemble davantage à du naturalisme onirique.

 

Contrairement aussi à ce dernier, la réalité du monde ne paraît pas aussi éludée, ou plutôt, Altered States semble encore enraciné à celle-ci, en tout cas au départ. Le monde sous nos yeux n'est pas tant déconnecté [dans une ''bulle'', comme le sont Scanners ou Videodrome], il est parallèle, presque souterrain et le film donne la sensation de le saisir comme une entité incrustée là [la mise en scène n'exclue pas, dans les séquences ''de vie'', des détails rappelant à la réalité la plus triviale : nos héros sont là, des éléments terre-à-terre peuvent traverser le plan]. Mais ce contexte rationnel s'efface au profit de la quête de ''Vérité'' -clairement désignée comme telle- de Jessup : ainsi sa relation avec son amante est présentée de façon particulièrement synthétique, et le film privilégie les ellipses narratives.

 

AU_DELA_DU_REEL_2Au-delà du réel invite le spectateur à se fondre dans les recherches de Jessup, et comme lui s'inscrit bientôt dans une démarche autarcique, ne renvoyant et n'existant que pour elle-même. Jessup élude ce qui l'entoure [il s'y accomplit, n'y est présent, que par pure nécessité – on peut dire qu'il est ''asocial''], les mouvements stériles du commun [professeur d'université, il se moque de ce qu'un tel statut peut lui apporter], pour se consacrer à triturer son psychisme en lui soumettant ses questionnements existentiels. Il est fasciné par l'Esprit, par les élans religieux et mystiques, c'est ce qui l'a fait s'intéresser à des cas frappés de schizophrénie. Athée, il veut ''décrypter'' son être, élucider son identité, en retrouvant ses premiers souvenirs, ses sentiments originels. Son but est de découvrir l'hypothétique socle initial sur lequel se fonde l'Humanité [la ''Vérité''].

 

Sous ses dehors de série B naive, folle et déglinguée, Au-delà du réel est une oeuvre qui bat sans relâche, philosophiquement abondante [jusqu'à la pensée ''matérialiste'' de l'épouse de Jessup – on peut trouver les dialogues ampoulés, cela n'est pas à exclure selon sa sensibilité, mais ils ne sont jamais de trop et sont les premiers contributaires de la toile introspective de l'ensemble] ; le film peut sembler extrêmement fumiste, il l'est probablement dans sa nature. C'est du cinéma psychédélique au sens ''littéral'' et ''moderne'' et il s'inscrit dans cette mouvance très 70's [The Trip, etc.], ou certains auteurs se sont servis de l'écrin cinématographique pour projeter leur visions mentales, peut-être leurs scènes originelles, parfois se sont consacrés par là à une thérapie. Il y a le trip visuel dans Au-delà du réel, halluciné au sens premier, qui fait songer à une sorte de 2001 cheap, riche et à l'imaginaire libéré [séquences kaléidoscopiques et surréalistes] ; les effets spéciaux sont un bonus, pas si désuet trois décennies après, tant les délires sont monstrueux, et les monstres délirants. Cet aspect n'est pas [''que''] ludique, gratuit, il trouve sa place en tant que complément -et c'est une posture juste, la plus cohérente- : tout ce que dit Au-delà du réel est tangible ; non seulement il trouve écho en nous, pourra plaire [pas besoin d'avoir lu Kant pour les nuls, en tout cas pour saisir les enjeux – prétendre l'inverse est sans doute un peu hypocrite], mais est très solide dans sa démonstration, pleine, somme toute assez carrée, mais encore ouverte.

 

AU_DELA_DU_REEL_3Pas de psychanalyse ici, ou ce n'est pas l'ingrédient premier, comme le sont par exemple les délires de Jodorowsky [La Montagne Sacrée, en voilà une thérapie d'auteur à l'écran – et toujours en mouvement] ; c'est de la spéculation et un exercice de style autour d'elle. Adulte et absolument premier degré [dans sa démarche en tout cas], il est débarrassé de scories adolescentes qu'on pourrait attendre sur un tel projet et parfois le tire vers le bas, d'autres lui donnent toute son ampleur [prendre l'exemple très frais, sur un thème plus sophistiqué, de The Invention of Lying]. Ken Russell, dont la carrière est remplie de projets particulièrement ambitieux (sur le papier en tout cas : un ''biopic'' de Franz Lizst dans les 70's notamment) est, dans Au-delà du réel au moins (Pinksataniste a des failles, n'a ni vu ''Tommy'', clippesque paraît-il, ni ''Gothic'', outré a-t-on dit) un esthète, assurément de la meilleure espèce : son matériau ''narratif'' se confond dans la forme. C'est typiquement 70's là encore, spiritueux et spirituel se rejoignent : c'est même un cap pour le film, et, pas seulement un point de non-retour, mais un tremplin pour son héros : le spiritueux est la caution du spirituel.

 

Donc, Jessup étend bientôt ses expérimentations grâce à la drogue, son but devient l'extériorisation d'un ''soi'' des origines. Les aspirations se précisent, il s'agit de lever le voile sur les états de consciences en nous, ceux qui nous guident, nous influent, sans qu'on le sache, car il sont intégrés et abandonnés en ''soi''. Dans sa quête, le docteur prend le risque de la régression [aussi vecteur de tension, le film est construit, pas seulement ses ''méditations''] : lorsque, dans une escapade qui évoquera aux amateurs de classiques old school du genre Le Loup-Garou de Londres [l'un des meilleurs films sur le sujet, pourtant surexploité], il est dans une perspective ou la ville est elle-même ''primitive''. Ce qui incluse des dangers et épreuves elles-mêmes ''primaires'' ; c'est le monde animal qui interprète ce rôle. La ville n'est qu'un décors qu'il ignore – il n'y a aucun repère, il n'est pas non plus un de ses rouages, elle ne signifie donc rien à ses yeux, juste un terrain ou il évolue.

 

AU_DELA_DU_REEL_4Qu'en est-il finalement de l'essence humaine ? Il faut défricher son passé, tout ce qu'il fait qu'elle n'est pas une copie blanche ou issue du néant. Ou alors, ce qu'elle ''est'', c'est-à-dire ce qu'elle a ajouté à ce néant initial. Sa réaction ou pensée ''immunitaire'' devant lui et la suite, soit la négation de ce ''néant'', par affirmation de l'Homme : voilà ce qu'est donc l'essence humaine, en tout cas Jessup scrutera cette vérité, naive et indubitable. La conclusion est relativement absurde, mais aucunement lâche : la vérité ? Pas de Vérité ! Cependant, le film ne s'arrête pas là, comme l'ont fait tant d'autres. Son discours est même courageux, et éternellement valide. Il affirme, c'est limpide, et c'est surtout tout à fait juste, qu'il n'y a de vie que dans ce qui est transitoire. Tout ce qu'il y a de vérité, ce serait la vie, bête et présente, seule, et tout s'effectuerait par et pour elle. La Vérité, c'est celle de la construction, ou plus précisément de la marche qu'une vie prend : il faut faire, donc, et vivre. Et c'est logique : si on veut plus ''faire'', si on y trouve plus d'attrait, nous n'avons plus de Vérité ; effectivement, puisque la Vérité [de notre ''être''] n'est autre qu'une force, qu'on possède, qu'on désire ou pas. Quand le film se referme sur l'amour pour solution, pour remède aux tracas métaphysiques, on pourrait ne pas bien comprendre, être encore plus égaré : mais ce lien-là, d'une vie en activité à une autre, est celui de la Vérité que choisit Jessup. Ce n'est pas la seule chose qui fait qu'il est ''dans la Vérité'', mais on ne peut omettre ses impulsions ; se les ôter, c'est se vider. Jessup sort alors du flou, bien qu'il n'ait jamais été aussi ignorant, que l'absolu n'ait jamais paru si relatif et donc accessible, peut-être, en même temps que toujours (et toujours plus) à déterminer.


 

 

 

AU_DELA_DU_REEL_AFFICHEAltered States****  Acteurs*** Scénario**** Dialogues**** Originalité**** Ambition**** Audace**** Esthétique**** Emotion****

 

Notoriété>9.000 sur IMDB ; 75 sur allociné

Votes public>6.6 sur IMDB (légère tendance masculine) ; France : 7.0 (allociné)

Cinéma psychédélique sur Pinksataniste.... La Montagne Sacrée

 

Suggestions.... Le Loup-garou de Londres + L'Antre de la Folie