Avertissement : l'article ne dévoile pas les ''véritables'' mystères du film, mais il vaut mieux le découvrir sans rien en savoir au préalable pour s'en délecter ou le détester le plus librement possible.

(ce qui est surligné en rose peut être lu sans souci)

 

TIMECRIMES_13sur5   A un défaut de fabrication près, tout l'édifice qui fait de Los Cronocrimines une réjouissante surprise s'effondre. En quelque sorte, c'est même un film raté. Expliquons-nous : avec ses jumelles, Hector voit une femme se dévêtir, dans le bois qui fait face à son domicile. La sienne partie, il tente de retrouver l'exhibitionniste présumée. Lorsqu'il la retrouve dans la forêt, il est agressé et s'enfuit. Poursuivi par un homme au visage bandé [très belle idée graphique, merveilleusement exploitée, notamment dans la dernière partie du film – le look pochette Elephant Man], il pénètre bientôt dans un bâtiment, entre en contact avec un homme via un talkie-walkie, le rejoint, s'introduit sur ses conseils dans une sorte de cuve. Lorsque le couvercle est réouvert, Hector a fait un voyage dans le temps : il est revenu quelques heures avant les événements. L'apprenti scientifique à ses côtés lui explique la situation : Hector est ici et chez lui, en clair, il est en double au même endroit de la ligne du temps.

 

Ce premier film de Vigalondo Nacho démarre ainsi très fort avec un suspense hyper-réaliste, un contexte minimaliste et une étrangeté totale. Mais il y a un problème, énorme : au bout d'une demi-heure environ, soit à peine Hector sorti de la machine, on devine les tenants et aboutissants du film. Pas sa fin, même si on croit s'en douter, mais tous les rouages qui doivent mener à elle. Le scientifique dit à Hector qu'il lui faut suivre ses commandements pour que la situation redevienne normale. Mais nous savons aussitôt que ce que Hector fera, soit Hector n°2 et désigné comme tel dans le film, nous l'avons déjà vu.

 

timecrimes_2Hector est donc a-priori condamné à une boucle temporelle, à se chasser lui-même. La logique se brise fatalement : comment cette boucle a-t-elle pu commencer ? Y aurait-il un ''big bang'' sur la ligne du temps d'Hector – car on ne peut, prenant le problème en tout sens, l'expliquer autrement ? Que tout s'emboîte est normal, mais, lorsque Hector, le premier, croise l'homme au bandage [c'est-à-dire lui-même, mais celui qui est déjà passé à travers la machine – on le comprend instantanément, à moins et ça n'est pas exclu d'être ébahit par le pitsch du film], d'ou vient celui-ci ? Du futur, déjà ? Mais personne n'est encore passé dans la machine – d'autant que nous suivons Hector selon son évolution.

 

De fait, le film est extrêmement simple, limpide, évident. Alors, pourquoi reste-t-on ? Parce que Timecrimes passionne pour une raison simple et folle : les pérégrinations d'Hector consistent à passer de l'autre côté du miroir : ce que voit le personnage, c'est le film de lui-même, celui dont il est amené à jouer le rôle de l'élément perturbateur. Ce n'est pas tant ce qui va arriver qui importe, mais comment cela va arriver et surtout, nous suivons Hector avec le doute de le voir dévier. L'atmosphère compte alors énormément et ici elle est idéale : Nacho tire bénéfice de son manque de moyens criant en peaufinant un huis-clos spatial et temporel dont la simple structure, même chancelante, est un atout de chaque instant.

 

timecrimes_3Le film prend tout son sens à ses deux-tiers. En effet, lorsque nous voyons ce qu'on n'avait pu savoir avant, le malaise devient cohérent et la dimension intime écrase les astuces scénaristiques. La ritournelle entêtante est boosté par les choix d'un Hector aliéné -sans quoi la répétition tournerait à vide- et surtout par son adaptation, assimilée ou manquée, dans la ligne de temps qu'il a explosée. Ainsi, lorsqu'il devient l'homme aux bandages, ce n'est pas de son propre chef, de façon pulsionnelle. Il n'y réfléchit pas une minute et c'est seulement devant le fait quasi accompli qu'il saisit ce qu'il est censé entériner pour précipiter Hector n°1 dans la boucle. L'ambiguité du film est importante, on ne sait trop à quel point elle est maîtrisée : tout se passe comme prévu, parce que Hector a été dissident, parce que c'est lui, en tant que ''n°2'' revenu du futur qui a modifié cette boucle temporelle : néanmoins, le problème du commencement demeure entier et il surgit avec même beaucoup plus d'ampleur (cela confine à l'absurde) – ce qui en agacera dans la seconde demi-heure du film.

 

Indubitablement, Timecrimes accumulera les incohérences mineures [surtout sur les comportements de l'Hector du premier quart-d'heure] ; par exemple, son Hector n°2 a le bandage... parce qu'il a reçu un coup de ciseau... lorsqu'il était Hector n°1... alors que nous sommes revenus en arrière [et que c'est lui, Hector n°2, qui doit appliquer le coup de ciseau dans quelques heures à Hector n°1/Hector originel]. Mais ceci n'est pas totalement une erreur : ce n'en est d'ailleurs plus une lorsque le film entre dans sa logique, moins mathématique, de la ''multiplication'' des ''Hector''. Là encore Nacho laissera son film dans le flou ; s'il y a un Hector n°3, tenez-vous bien, c'est le premier que le scientifique découvre. Bref, il a vu beaucoup de monde à 16 heures et bien qu'assez limite, le scénario se tient là-dessus. L'ouverture de la boîte de Pandore trouve alors une justification tout à fait cohérente, si encore une fois, on accepte les délimitations du scénario et donc les quelques possibilités ''rationnelles'' [NE PAS LIRE SI VOUS PENSEZ LE FILM INATTAQUABLE : réunir tous les Hector dans la même machine, et c'était bon, non ?] que le réalisateur et scénariste élude. Il ne les a peut-être même pas vues, en fait, car il a sans doute davantage vu la possibilité d'une tragi-comédie derrière la caution ''SF''.

 

timecrimes_4L'ambitieux projet scénaristique se mord la queue et c'est davantage la prise de tête du personnage autour de ses doubles et sa situation qui l'intéresse ; et, mieux encore, une anticipation rétrospective qui implique le scientifique de façon plus directe. On comparera sans doute le film à Memento, mais celui-ci, limpide dans sa ligne directive, presque terre-à-terre finalement, contenait le mystère ; ici, il s'étend, mais c'est un château construit sur du sable mouvant. Toujours le même problème finalement. Nacho a sans doute décidé de l'éluder ; pour le spectateur, il faut accepter l'énorme incohérence qui justifie le mauvais rêve [rejeter le film pour une contradiction -et ses petites ramifications bâtardes- est légitime, mais c'est rater un déroulé admirablement accompli]. Le jeu en vaut largement la chandelle, le psychodrame vaut bien ces quelques sacrifices. On ne confierait pas Nacho à des physiciens juniors, ils lui riraient sans doute au nez, mais en revanche, on a toutes les raisons de surveiller ses agissements. En espérant que les lumières américaines, sous lesquelles il est censé réaliser son Gangland autour du thème du jeu vidéo, n'annihilent rien du style puissant de ce jeune cinéaste ibérique.


La bande-annonce est donc à votre disposition, mais il faut savoir qu'elle est passablement mauvaise : elle délivre beaucoup trop de détails du film (à défaut, vous vous en rendrez compte ensuite) et ne donne absolument pas envie (elle fait cheap quand le film fait totalement oublier sa condition + la musique sans ampleur, d'une tension derrickienne, est, rassurez-vous, absente du film). De préférence, ne vous y fiez pas (ou préférez vous arrêtez au terme de la 1re minute).


 

timecrimes_affLos Cronocrimines***  Acteurs*** Scénario**-* Dialogues** Originalité*** Ambition**** Audace*** Esthétique*** Emotion***

 

Notoriété>6.500 sur IMDB ; 175 sur allociné

Votes public>7.2 sur IMDB (tendance +45-->-30=au plus jeune) ; France=6.5 (allociné)

Critiques presse>USA : 6.8 (metacritic) ; UK : 6.0 (screenrush)

Note globale selon Cinemagora → 7