LE_MAITRE_DES_ILLUSIONS_03sur5   C'est peu dire que Clive Barker est responsable de quelques-unes des plus grandioses pièces du cinéma fantastique. Piqué au vif après une adaptation d'une de ses nouvelles avec la série Z Transmutations, le romancier décidait de porter lui-même à l'écran son Hellraiser : résultat, le film parfait, soit une expérience de cinéma absolue. Revers de la médaille, toutes les incursions ciné de Barker seront massacrées par la censure, à commencer par le dantesque Hellraiser II ; même sanction pour Cabal, le second film qu'il réalise lui-même [avec Cronenberg himself en invité spécial] ; le cauchemar urbain Candyman, nouvelle adaptation cette fois relativement moins ''lovecraftienne'', ne subit pas le même traitement.

 

C'est ''moins pire'' aussi pour Le Maître des Illusions, puisque le film conçu tel quel par le cinéaste est disponible aux USA et au Royaume-Uni [director's cut en DVD], quand Cabal, ou il ne portait pas la double casquette de producteur, demeure, probablement à jamais, accessible uniquement dans sa version ciné, les scènes écartées de la diffusion étant considérées comme perdues.

 

Un métrage à demi-maudit s'annonce ainsi et cet équilibre laisse augurer un probable film-monde, aussi parce qu'on est en droit d'attendre plus que de raison. Dans ce cas, forcément, ce Lord of Illusions risque d'apparaître comme un parcours de santé de la part de son auteur. Construit autour du monde de la magie, le métrage contient un peu tout Barker, ses obsessions et thèmes de prédilections, mais il faut défricher, c'est confus, brouillon, pas forcément habile ou accompli. 

 

le_maitre_des_illusions_1Si les tics et l'imagerie barkerienne paraissent dilués, c'est aussi que cet artiste polyvalent délivre un film assez étonnant, pas tant dans sa structure que dans sa forme. Thriller horrifique, paranormal et film-noir s'entrelacent ici ; c'est ce dernier, relativement inattendu, qui domine pendant l'essentiel du métrage. Barker convainc alors en greffant son univers à un écrin ''traditionnel'' ; le détective privé Harry d'Amour, récurrent de ses nouvelles [il envisageait de lui dédier une trilogie, l'idée même sera avortée], est un archétype d'anti-héros, seul, déchu, moralement affecté. Venu pour une enquête anecdotique à Los Angeles, il est contacté par Dorothea [la femme fatale, donc] dont l'époux, l'illusionniste Swam, prétend craindre pour sa vie. A son meilleur, ce polar à la croisée des chemins évoquera Argento [mr.giallo !].

 

En revanche, les séquences a de l'intro et du final, en compagnie de Nix et de ses disciples, suscitent des sentiments plus contrastés. L'esthétique horrifique se nourrit alors de nombreuses citations, des plus racées : Bava, Fulci [le final de L'au-delà, auquel Midnight Meat Train, récente adaptation de Barker, fait aussi référence], le Craven de La Colline a des Yeux pour le contexte désertique, mais ces fastes ressources sont compromises par l'absence de mesure : le grand-guignolesque fait fi du scénario remarquable sur lequel il se construit. D'ailleurs, sur l'ensemble de son film, Barker emploi de façon assez superficielle les atouts qui sont à sa disposition, préférant l'illustration clinquante et vaguement déviante [et le recours -même si c'est un aspect secondaire- à des effets spéciaux dépassés quinze après, d'autant qu'ils pourraient aussi bien en avoir dix de plus] à l'épaisseur des personnages, alors que les héroines de Candyman et Hellraiser donnaient tout leur sens aux films respectifs. Aussi leurs atours sont-ils réjouissants, mais ce sont des nymphes obèses dans un monde boursouflé.

 

le_maitre_des_illusions_11Ce monde gagnerait à synthétiser pour donner toute son ampleur, si sous-jacente qu'on pourrait passer au côté, ou bien au contraire, ressentir l'envie d'y revenir pour vérifier et peut-être élucider des points de détails. Le film se construit surtout autour des relations entre ses personnages ; on peut aussitôt arguer que Barker ne fait ainsi que réunir des figurines pour matérialiser ses idées et ce n'est pas totalement faux. Mais ces liens sont le tissu narratif de Lord of Illusions et justifie tous les égarements et le traitement a-priori parfois abscons de sa trame. C'est autour de Nix, le gourou, le ''méchant'' pathétique qui s'est voulu démiurge [mais finalement, n'est qu'un dictateur si humain], que tout se cristallise, le pouvoir d'attraction, le désir amoureux, le masochisme et l'homosexualité latente [Swam qu'il veut emmener dans les ténèbres – le même Swam, qui a traqué en vain le responsable de ses peurs, celles dont il s'inspire désormais pour son art ; l'androgyne so glam Butterfield obsédé par un maître qui ne le considère que comme un obscur auxiliaire]. Sexualité ambivalente au rendez-vous, très vite décelable mais paradoxalement moins ''dérangée'' qu'on a pu le voir ailleurs chez Barker [les sommets évoqués précédemment se soucient moins de signifier la diversité des désirs que d'explorer leur hors-normité à l'oeuvre].

 

Même si son étrangeté laisse une empreinte, Lord of Illusions n'est pas un classique instantané et donc, en ce sens, est une petite désillusion pour les fanatiques d'Hellraiser et Candyman. Toutefois, comment prétendre passer après ces deux-là sans laisser sur un manque ? Remarquable série B en fait, du genre monstrueux [il y a quelques fascinantes visions baroques] et dont l'abondance des motifs a de quoi susciter bien des addictions. C'est le style Barker dans un fourre-tout à la fois frustrant et stimulant, au moins largement plus que toutes les moyennes du genre.


 

le_maitre_des_illusions_afficheLord of Illusions*** Acteurs*** Scénario*** Dialogues** Originalité***-* Ambition*** Audace*** Esthétique***-* Emotion***

 

Notoriété>5.000 sur IMDB ; 30 sur allociné

Votes public>5.5 sur IMDB ; France : 5.2 (allociné)