2sur5 A partir d'A.I. Spielberg s'engageait vers un cinéma qu'on dira plus ''adulte'', mais cette première rupture d'avec l'entertainment pur et simple des 90's [ère Jurassic Park, entre autres] ne sera pas au goût de tout le monde. C'est avec La Guerre des Mondes que ce tournant trouvera sa quintesse, ou la cinéaste le plus mainstream d'Hollywwod devient un cas autrement et outrageusement intéressant. D'ou un paradoxe ; c'est que, après trente ans de carrière, le cinéaste apparaît alors comme un débutant, puisque le voilà à un stade [et sur des sentiers] ou il a encore tout à prouver.

Entre les deux cas énoncés, il y aura Minority Report, largement salué quand à lui. Le scénario se fonde sur une riche idée : en 2056, le Monde peut empêcher les crimes de se produire grâce à des visions obtenues via des créatures nommées pré-corg. Mais comment ces crimes peuvent-ils être inscrits dans le futur si on s'apprête à les en rayer ? Spielberg n'esquive pas, il interroge cette prédétermination douteuse par définition. Les questions qui nous agitent devant un tel pitsch existent en sourdine à l'écran.

Sans surprise, un thème d'époque est saisit : la sécurité, et le scepticisme devant l'intégrité des mesures en vigueur dans ce futur proche pour permettre une protection à ses citoyens. En effet, si leurs actions sont ''anticipées'' au nom de visions d'un support ''technique'' et immatériel, celui-là commande-t-il ou a-t-il seulement intégré les sentiments profonds de ses sujets ? Croit-il qu'ils sont immuables, ce qui signifierait alors qu'il a pu les définir ? Spielberg aperçoit une contradiction : la plèbe, malgré la menace d'un Big brother répressif, commet toujours des meurtres : logique, on ne peut pas réprimer des instincts. Il laisse surtout intervenir la notion du destin, or celle-ci ne peut être considérée avec sérieux et encore moins être validée devant le schéma cartésien qui autorise des officiers de pré-crime à mener leurs arrestations. D'autant que si les futurs criminels le sont, ils sont niés en tant qu'individu : censé accomplir ce qui a été ''prévu'', ils n'ont donc aucune prise sur leur ''destin''. C'est-à-dire qu'ils suivent des plans ; or ceux-ci ne connaissent rien d'eux ni de ce qui peut les influer à tout moment.

Comme les films d'horreurs carrés et ambitieux ou sont présentés les personnages au devenir viande, ce film de SF carré et ambitieux s'enquiert pendant trois quart-d'heure de tisser une toile philosophique, réunissant des données pour rebondir sur chacune, on l'espère, postérieurement et étendre sa probable réflexion. Minority Report est conçu à partir d'une nouvelle de Philipp K.Dick qui inspira les chefs-d'oeuvre Blade Runner et Total Recall. La dimension philosophique attendue mais surtout promise initialement chez Spielberg est plus lissée que dans ces deux derniers cas, loin notamment du spectacle presque (?) brechtien de Verhoeven ; ici d'ailleurs, le spectateur découvre de ''vrais'' personnages, soit des personnages ''à psychologie'' à-priori [même si leur intérêt dans le fond est purement fonctionnel et qu'ils restent unanimement dociles (à l'exception peut-être de l'éternellement génial Max Von Syndow, qu'il aurait été indécent de convier sans avoir à lui confier le rôle le plus profond)]. Bonne initiative pour éviter la thèse pyrotechnique sans chaire.

Nous suivons ainsi un chef de division [Tom Cruise] qui au terme de l'exposition se retrouve accusé de meurtre prémédité par les visions des Cogs. L'arroseur arrosé, encore une occasion de faire ricochet : mais le film en devient-il, pour cette raison et toutes celles qu'offrent le matériau dont il est tiré, subversif ? Non, on s'en doute ; ce qui dérange, c'est que les possibilités se referment aussi vite. Car s'il y a une foule de discrètes ébauches, rien n'est développé. Les férus de SF ne verront donc de ''progrès'', à la rigueur, qu'en surface. C'est que les thèmes des dissidents d'autrefois sont entrés dans le giron mainstream [enlevez Videodrome, Matrix & consorts ne verront jamais le jour], mais celui-là ne veut en garder que la flatteuse enveloppe. La fuite du héros vaut dès lors pour l'univers désincarné, froid et timidement élégiaque [le design et l'architecture futuristes sont irréprochables] ou elle s'inscrit.

Il y a de jolis restes qui traînent de-ci de-là : notamment ce lieu ou on vient se projeter dans une vie fantasmée, quand d'autres ne trouvent qu'à allez au cinéma, voyager en Afrique ou fumer un joint pour se débrancher, s'approprier une parcelle de temps ou ils perdent contact avec l'existence qu'ils traversent. Il y a notamment cette visite chez l'équivalent de l'Oracle de M atrix [pour schématiser à gros traits], ou le système judiciaire infaillible trouve son démenti, simple, cinglant, irrévocable : le doute [il prendra le nom de ''variables insignifiantes'']. Le plus petit suffit pour que tout s'effondre.

Mais MR tourne au thriller basique, de grande classe cela dit [c'est si joli, si virtuose, on n'enlèvera pas cela]. Mais somme toute peu haletant : Spielberg dans ce domaine n'a pas l'ampleur d'un tout-puissant Fincher, ni la même manie de torsader ses scénarios [au passage, The Game et Panic Room méritent d'être réévalués, c'est avec ces deux exercices de styles que son savoir-faire de narrateur/manipulateur culmine]. Le film tombera même assez bas, car ce n'est rien d'autre qu'un regard enfantin que Spielberg pose sur le monde à l'arrivée. Le potentiel infini du projet s'étant écarté peu à peu, ce basculement vers la niaiserie n'étonne pas, de fait. Mais tout de même ; on se croirait devant un mix de The Fountain et Dr Quinn. Le salmigondis de belles idées, avancées sans vanité mais aussi sans profondeur, accouche d'un nabot passe-partout et somme toute, plutôt oubliable, jusque dans sa démarche esthétique et esthétisante sans une once de fièvre ni poésie.

Minority Report**  Acteurs*** Scénario** Dialogues** Originalité** Ambition*** Audace** Esthétique*** Emotion**

Notoriété>135.000 sur IMDB ; 16.500 sur allociné [chiffres exceptionnellement hauts]

Votes public>7.7 sur IMDB (légère tendance +45-->-18 = au plus jeune) ; USA : 7.4 (metacritic) ; France : 8.0 (allociné)

Critiques presse>USA : 8.0 (metacritic) ; France : 8.5 (allociné)

Note globale selon Cinemagora → 7.9

Steven Spielberg sur PS.....  Les Dents de la Mer + La Guerre des Mondes + Duel + Le Terminal + Poltergeist

Phillipp K.Dick sur PS..... Blade Runner + Total Recall

Max Von Syndow sur PS...... Intacto + Shutter Island + Robin des bois/2010 + Dune + Judge Dredd + Les Fraises Sauvages