FRANKENSTEIN_14sur5 Deux décennies avant l'âge d'or de la Hammer, les productions Universal Monster enchainaient les classiques de l'épouvante, inaugurés par le Dracula de Tod Browning (1931). Motivant Universal à persévérer dans le domaine très neuf de l'horreur, le film appelle ainsi la quatrième adaptation du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley [aucun retentissement pour les trois précédentes] et compte profiter de l'aura de Bela Lugosi, devenu ambassadeur pour le cinéma des traits du vampire des Carpates, pour assurer à Frankenstein un succès similaire. Suite à des essais et séances de maquillage peu concluantes, Lugosi se désiste rapidement ; l'anonyme Boris Karloff, second couteau dans plus de soixante-dix productions, aura alors l'occasion de se glisser dans la peau du monstre [acquérant ainsi une notoriété considérable, il devient l'un des acteurs les plus bankables de l'époque] tandis que le projet est remis entre les mains du jeune réalisateur James Whale, transfuge de registres tout autres [ses premiers films se fondant sur un contexte militaire].

 

Si l'esthétique du monstre passe illico dans la culture populaire et qu'aucune alternative sérieuse n'a trouvée depuis la force de la renouveler [pas même celle de la sympathique version de 1995 avec Robert DeNiro], c'est de peu que les studios esquivent la polémique en 1931. Au-delà du choc anticipé avec bienveillance par une introduction ou le producteur Laemmle en personne prévient les spectateurs du choc potentiel [caution revêtant aujourd'hui des allures dérisoires et pauvrement sensationnalistes, quand elle ne faisait que relever d'une démarche essentielle à la légalisation du produit], le tendancieux « Maintenant je sais ce que c'est que d'être Dieu » du professeur Frankenstein et l'infanticide commis par sa créature frôlent, en ce temps-là, dangereusement les limites du tolérable. Dès la promulgation du code Hays (1934), les deux scènes passeront à la trappe, y compris celle incluant la référence catho bien qu'elle ait été finalement remplacée par un éclair de tonnerre avant les premières diffusions publiques ; les années 80 restitueront à l'oeuvre de Whale ces deux éléments-piliers dont le manque aura assurément frustré entre-temps les professionnels de la profession.

 

frankenstein_cimPréférant justifier la monstruosité de la créature par un cerveau d'assassin introduit par inadvertance lors de la fabrication, le film balaie complètement les justifications sociologiques du roman pour tourner ses accusations vers le Créateur lui-même, ébranlant à l'occasion aussi bien la figure divine que l'ivresse de toute-puissance ressentie par l'Humanité devant les progrès de la science. Et s'il en fait un zombie atone et déshumanisé plutôt qu'un être différent en mal de connivence, James Whale ne manque pas de lui attribuer le statut de victime de l'intolérance. Le consacrant martyr des frayeurs primaires d'une humanité perplexe devant sa nature étrangère à toutes références connues, il s'appuie sur l'absence de conscience du monstre pour assumer son immoralité. Loin de la haine aveugle de l'éternel enfant Michael Myers, ce puzzle de chair et de sang n'est qu'une force mécanique dépourvu du moindre libre-arbitre ou même de la moindre pulsion. Résultat déviant de l'échec d'un programme défiant toute rationalité, ses exactions font écho aux débats autour de l'idée très concrètement envisagée à l'époque de défier la mort. Se posant de façon très conformiste comme un avertissement, Frankenstein porte autant les stigmates d'un surprenant et profond pessimisme, jamais loin de considérer chaque effort de l'humanité comme une vaine et infructueuse fuite en avant.

 

frankenstein_0Bardé de scènes-chocs, empruntant une esthétique expressionniste [terme galvaudé mais à-propos ici, Frankenstein est d'ailleurs une source d'inspiration avouée de Tim Burton pour son Sleepy Hollow] pour figurer le désordre de l'esprit de la créature et de son créateur [le moulin] comme pour amplifier le caractère lugubre d'un cimetière ou l'inquiétante réalité de la bêtise d'esprits obscurs, ce Frankenstein est le classique parmi les classiques des Universal Monsters. Les aventures du monstre à la tête carré serviront de matériau aux plus grands des bissoteux industriels [Terence Fisher en tête]. Mais l'ensemble de ces ''sequel'' se contenteront de n'être que des déclinaisons de l'oeuvre fondatrice, érigeant les spécificités attribuées par celle-ci à la créature comme des codes à détourner et réexploiter à l'infini, souvent avec moins d'ambition ou de profondeur, mais généralement avec style.

 



 


frankenstein_afficheFrankenstein*** Acteurs**** Scénario**** Dialogues*** Originalité*** Esthétique**** Ambition*** Audace**** Emotion***

 

Notoriété>22.500 notes sur IMDB ; 300 sur allociné

Votes public>8.1 sur IMDB (légère tendance US) ; France : 8.0 (allociné)