LOST_HIGHWAY_05sur5 C'est la grande énigme du cinéma contemporain mais jamais les débats ne s'affolent autant que pour ses ''cauchemars introspectifs''. Avant même la consécration ultime par Mulholland Drive, tout Lynch, ou plutôt toute la structure opaque -quasi autiste- et l'atmosphère byzantine qui propulsent son oeuvre hors de toutes normes, étaient délivrés dans Lost Highway.

 

On ne sait pas ou on va, on définit mal d'ou on vient ; mais personne n'y voit le même édifice. Certains lui colleront l'étiquette du ''délire'', raccourcis facile, rassurant surtout. C'est surtout la meilleure option pour conserver une distance définitive avec une oeuvre dont on peut préférer être désimpliqué ; la relativisation est un leurre consenti et paradoxalement, il s'agit là de rationalisation [presque d'une négation de ce que constitue le film – au delà d'un ''flou'']. Pourquoi chercher à expliquer l'Etrange ? Car ils sont nombreux, les spectateurs [spécialistes compris, eux-même ne peuvent réclamer avoir de quelconque prise spéculative sur un objet si abstrait que LH] à s'être abimés dans l'exercice du décryptage, souvent tout aussi fumeux que leur sujet, affirmant leurs certitudes plus ou moins mesurées quand ils ne faisaient que s'autoriser à être des récipients. Pleins d'eux-même, de leur vision de Lost Highway, mais toujours trop loin de délivrer les clés de l'expérience. Devant celle-ci, tous les mots sont plats : l' ''I so it'' des pionniers [le public d'Eraserhead] en dit peut-être aussi long.

 

Les mots sont bannis, les théories sont instables ; la passion est-elle le seul argument du spectacle ? Il n'y a pas qu'elle pour le justifier, il y a des grandes lignes, mouvantes mais dont on a jamais fini d'épuiser la richesse. Au fond, Lost Highway ne pourrait être qu'une histoire de schizophrénie. C'est périlleux en soi, assez audacieux s'il s'agit de fonder un film sur cette seule idée. On invoque l'inconscient ; il s'agirait de ne pas oublier le génie formel. Lynch est un raconteur d'histoires, c'est aussi un raconteur d'idées, de fantasmes, d'images mentales. Son film, nous le regardons en même temps que ses protagonistes ; le temps est dilaté, celui du récit est soumis à des tourments ou des aspirations internes [à celles de ce récit, à celles de son personnage central de façon inhérente].

 

LOST_HIGHWAY_3Ce qu'il faut savoir, ou ''comprendre'', c'est cette logique formelle que Lynch exploite, car l'expression de toutes les pistes est tangible quand à elle. Film psyché mais film médité ; les pensées ne sont peut-être qu'à demi-avouées, mais pleinement concrétisées : l'écrin cinématographique retient tout de leur fulgurante beauté, d'ailleurs Lost Highway nous happe d'abord par le biais d'une prodigieuse émotion plastique. La mise en scène procure ce vertige ; le gadget de l'auteur remet en question sa place face à sa propre création. Attribuer au ''Mystery Man'' le titre d'alter égo du réalisateur n'est pas une façon de démystifier le film ou d'en dévoiler la vérité profonde, mais c'est indéniablement l'une des voies les plus vastes et bouillonnante et les plus à-même de déchiffrer ses intentions nébuleuses. Au travers de ce personnage omnipotent, Lynch tourmente et devance ses créations, les oriente et leur donne unité ; Mystery Man est sa projection en même temps que l'autorité de la conscience de Fred Madison, identité officieuse du héros du film. La crise identitaire que le film exprime trouve son point d'orgue dans cette démarche, pendant que Lynch se livre au dernier degré, mais reste tout habillé.

 

Une conclusion des plus circonscrites consiste à apercevoir la double-vie de Fred Madison comme un échappatoire déloyal, ce qui signifierait en somme que le purgatoire des sens convoité est nocif et délétère. C'est la plus cruelle des dénégations : en aucun cas, Lost Highway n'est un film à message. Et d'ailleurs, pourquoi faudrait-il attacher nos émotions à des enjeux sociologiques, moraux ou politiques ? Il ne s'agit pas que d'ambivalence, l'éthique ici est celle de la Raison et de la déraison. Peut-être que cette schizophrénie est la métaphore d'une rédemption ; peut-être. Mais prêter de telles intentions à un Lynch s'en désintéressant éperdument est une prise d'otage, plutôt que la prise à parti "intime" à laquelle son oeuvre s'offre.

 

Les sensations, elles, appartiennent au cinéaste, puis à chacun : elles pourront être déclinées, nourries et étayées. Jalousie, impuissance, ce sont bien sûr les grands dilemmes de Fred Madison. Mais la condition de ce personnage est surtout passionnante en ce que le film explore une tempête sous un crâne, plongeant et contre-plongeant en celui-ci. Les personnages ne sont pas définis, délimités, les univers non plus : Fred Madison est le cobaye d'un transfert, celui du même homme à un autre. Plus que des dialogues à vase clos de ''personnalités'' s'ignorant mutuellement, c'est un basculement, un mouvement spiroidale d'un état initial aux facettes de son miroir, parsemées de réminiscences confuses.

 

LOST_highway_2L'expérience Lost Highway opère par assimilation du spectateur ; le voyeur insaisissable [c'est le cas de la police et accessoirement de la logique cartésienne] est dans l'espace des pulsions de l'assassin [d'ou  un ensemble de visions au point de vue masculin : Patricia Arquette est le mystère féminin que Fred Madison échoue à percer..]. Cette relation mentale entre la caméra, celui qui l'agite, celui qui saisit son produit, engendre une isolation sensorielle et une confusion des imaginaires qui font de Lost Highway l'affolant coit onirique qu'on y perçoit. Ce climat baroque, cet écran qui mélange tout : l'inquiétante étrangeté comme en écho Twin Peaks, l'envolée cartoonesque, l'érotisme immodéré, Badalamenti et Rammstein, mais surtout les stéréotypes du film noir, les piliers culturels de l'Amérique contemporaine, pour les noyer et les torturer dans des pulsions et obsessions aux propriétés élastiques.

 

Vecteur hypnotique parce que film actif, de l'intérieur pour propulser sa folie à l'extérieur. S'il y a un cinéma qu'on ne peut oublier, dont on ne peut nier les traces ni le trouble qu'il nous a procuré, c'est celui du naturalisme dissipé, et plus encore de celui de Lynch, celui de la métamorphose incessante et cubique. Ses tranches de réel dysmorphié sont assurément le motif du rêve éveillé que des légions espérait [sans trop oser y croire] ; un rêve s'étirant en nous-même.

 

Le film dure deux heures, il évacue un instant et poursuit éternellement. Film noir et film à part, film somme et expérimental : on ne sait trop le classifier. Seule certitude, particulièrement frappante, c'est une oeuvre qui ne pourrait exister se donner à ressentir d'une telle manière que sur le support cinématographique : celui-ci, Lynch l'annexe pour le modeler et lui insuffler la texture de ses rêves. Un ''authentique'' film de cinéma, une vraie proposition parce qu'inédite et tellement constructive, presque révolutionnaire pour le 7e art, qu'on a rarement vu tant trituré et mis à l'épreuve.


 

 

lost_highway_afficheLost Highway*****  Acteurs**** Scénario**** Dialogues*** Originalité***** Ambition***** Audace***** Esthétique***** Emotion***** Musique****

 

Notoriété>42.000 sur IMDB ; 3.200 sur allociné

Votes public>7.5 sur IMDB (forte tendance non-US, légère masculine) ; France : 7.8 (allociné)

Critiques presse>USA : 5.2 (metacritic)

Note globale selon Cinemagora → 7.6

 

 

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