IMMORTEL_75sur5 Auto-adaptation de sa trilogie Nikkopol, Immortel (ad vitam) marque le retour d'Enki Bilal derrière la caméra après deux échecs publics passés simultanément dans l'oubli. Aussi décorateur pour le cinéma et à la scène, l'auteur de BD signe un film effervescent, beau, morbide, polymorphe, abstrait et poétique, au monde riche et éminemment original dont la naiveté n'a d'égal que la foisonnante et brouillonne étrangeté.

 

En 2095, dans un Manhattan surplombé par une pyramide et ou sévissent magouilles politiques et biotechnologiques, le dieu Horus s'approprie le corps d'un pénitencier libéré par accident de sa cryogénisation ; la cohabitation est motivée par la nécessité pour le dieu à tête de faucon de s'approprier une descendance sous les sept jours à venir. Le tandem improbable jettera son dévolu sur une créature à l'origine inconnue, cobaye en mutation.  

 

Elaguée, la trame du film diffère de son support, ou plutôt fait la synthèse de ses croquis ; les thèmes discrets que le scénario a-priori très complexe évoque seraient beaucoup plus étoffés et prépondérants dans la BD. Car si l'expérience est déroutante et le langage sophistiqué, le propos de fond d'Immortel est d'une simplicité toute baroque, l'essai reposant autant sur une ironie du réel que sur l'imaginaire débridé et l'imagerie exaltée de son auteur.

 

_IMMORTEL02A4D'une grande finesse dans les motifs qu'il soulève, souvent récurrents à la SF (eugénisme, société à la beauté cruelle et élégiaque), Immortel n'invente rien cependant, puisant dans les grandes et petites lignes du genre. Tout tient à la façon de réemployer ces idées pour leur réserver un traitement singulier et se fondre dans la palette mûrie par Bilal. Les initiatives de genre fourmillent, illustrées par exemple par ces messages subversifs flottant dans l'atmosphère [au premier comme au second degré] échappées des songes de dissidents écroués.

 

Sans opter pour un basculement irréversible vers la dissertation ou parabole politique, Immortel garde du réel un contexte social fort marqué par une campagne électorale, mêle sciences, moeurs et religions dans un flou artistique. Il déploie moins un New York totalitaire pour mettre l'accent sur cet état de fait que sur le poids dont s'accommodent ou se déchargent ses âmes ondoyantes. Reflet fantasmé de notre monde, extrapolant ses facettes, lui découvrant de nouveaux attributs, c'est un spleen idéaliste sur l'amour.

 

Ce sont les parti-pris d'un scénario sans manichéisme qui font toute son audace ; les frontières sont floues, entre les personnages comme entre les genres, le film ne s'enferme dans aucune généralité, échappant à l'attribution forcément restreignante de sa catégorie présupposée, au point que jamais rien de ses emprunts relatifs aux modèles et aux codes de la SF ne se soumettent à de quelconque comparaison.

 

Immortel_2L'incrustation [très contraignante côté réalisation] d'acteurs de chaire et d'os, pour trois des principaux protagonistes, au sein de décors essentiellement tournés en numériques, incluant quelques dessins, instaure un décalage troublant et fascinant. Linda Hardy [ex-Miss France, assez parfaite ici, trompant ainsi toutes les appréhensions inhérentes à un tel fardeau] et Charlotte Rampling apparaissent ainsi dans des prestations magnétiques et vaguement rigides, qui sied on ne peux mieux à l'environnement contradictoire dans lequel elles s'inscrivent.

 

Rarement un film à l'univers aussi ambitieux et abondant aura autant su développer l'humanité de ses personnages, ambigus et passionnants, dont les métamorphoses sont le siège de leur vérité. La technique ici n'écrase pas ces êtres authentiques mais se conjugue parfaitement avec l'atmosphère intimiste.

 

Si les personnages secondaires ne sont pas totalement résolus, à l'instar du politicien véreux et des avatars gravitant autour de lui, de l'énigmatique ''passeur'' couvert de tissu noir ou de cet homard dantesque, Bilal plonge sans retenue dans les interactions reliant le triangle ''amoureux''. La relation entre l'ancien activiste et la divinité antique est particulièrement tortueuse, l'intrusion d'Horus étant à la fois cannibale et salutaire pour son compagnon. Héros perdu dans un monde le dépassant, sans certitudes auxquelles se raccrocher, il revient au monde sans ressources alors que sa lutte d'antan est définitivement perdue et inenvisageable. C'est assujetti à cet ami intime, jouisseur démiurge soumis à un ultimatum, que Nikkopol redevient homme, ce versant noir trouvant écho en lui-même pour forcer son destin en même temps que son union avec Jill.

 



Parallèlement, l'oeuvre semble en train de se mouvoir devant nous, de se construire et s'ouvrir à la vie. A ce titre, la séquence du musée ou Jill découvre des corps en mouvement dont les premiers films de l'histoire du cinéma sont le support est particulièrement évocatrice. Dans Immortel, Bilal exporte les bagages de la BD à ceux du grand écran, ceux de Paris à New York ; des vers de Baudelaire aux ''fuck you'' un peu désuet, plusieurs conceptions ou cultures semblent se fondre pour aboutir à un rendu neuf.

 

immortel07On y éprouve une sensation de découverte permanente ; c'est un enchantement, jusqu'à ses défauts évidents, mais largement discutables. Selon sa sensibilité, on y trouvera des aléas narratifs, un acteur principal au charisme inégal et même une technique désarçonnante ; il faut accepte de s'abandonner au gré des métamorphoses imprévisibles auquel s'ouvre ce monument fragile. En effet Immortel s'appuie sur ses défauts, ses atouts et composantes improbables ; alors l'objet se donne nu, lascif et métaphysique, accompli et désincarné.

 

Oeuvre grandiose et délétère à l'habillage ''new age'' hybride et absolument inédit, Immortel (ad vitam) flirte avec l'avant-gardisme, certainement pas par son fond [l'amour comme échappatoire ou issue de secours, c'est aussi beau que galvaudé], mais assurément par sa démarche artistique, à l'indépendance et la différence essentielle. L'ambition de cette entreprise folle et gargantuesque est récompensée par la splendeur graphique : mi-artisanale mi high-tech, l'animation est à la fois futuriste et non-identifiable.

 

C'est un puzzle hétéroclite et entêtant, austère et infiniment solaire à la fois, une aventure, frustrante et voluptueuse, avec ses hauts et ses bas, ses moments d'extase et ses passages épineux. Un film vivant comme on en voit peu.




IMMORTEL_AFFICHEImmortel (ad vitam)****  Acteurs*** Scénario*** Dialogues*** Originalité***** Ambition*****  Audace**** Esthétique***** Emotion****

 

Notoriété>9.000 sur IMDB ; 2.200 sur allociné

Votes public>5.9 sur IMDB ; France : 5.8 (allociné)

Critiques presse>France : 7.8 (allociné)

Note globale selon Cinemagora → 6.1


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